La banquise : plus « fragile » qu’on ne le croît

Jérôme Weiss
Directeur de Recherches au CNRS, laboratoire de glaciologie et de géophysique de l'environnement (LGGE) à Grenoble, membre du Comité d'experts du Cercle Polaire

La fine pellicule de glace recouvrant les océans dans les régions polaires, la banquise, joue un rôle essentiel dans le climat de ces régions comme de notre planète en général. Cette banquise constitue un isolant très efficace entre l’océan et l’atmosphère : son extension spatiale, son épaisseur ou la présence de chenaux libres de glace en son sein contrôlent ainsi les flux d’énergie entre ces deux milieux. C’est la raison pour laquelle les modélisations climatiques globales intègrent systématiquement un modèle de banquise, lui-même constitué d’une composante thermodynamique (fonte, regel, bilan d’énergie) et d’une composante mécanique. Cette dernière est essentielle car elle détermine la dynamique de la banquise, et donc en partie le bilan de masse de glace par l’intermédiaire de l’évacuation de glace vers des latitudes plus tempérées, ou encore la densité de chenaux libres de glace.
Les modèles de banquise utilisés actuellement considèrent la banquise, du point de vue du comportement mécanique, comme une couche fluide visqueuse et continue (mais d’épaisseur variable). Cette approche est, de prime abord, assez contradictoire avec l’impression de l’explorateur polaire voyageant sur une plaque de glace fracturée. Elle est remise également en cause par l’analyse récente de données satellitaires et de terrain qui indiquent que la banquise se comporte comme une plaque de glace rigide se fracturant sans cesse. Dans cet article, nous présenterons les principales caractéristiques de la mécanique et la dynamique de la banquise, nous verrons en quoi ces observations remettent en cause notre façon de modéliser la banquise, et quelles peuvent être les conséquences de ce comportement mécanique sur les échanges entre l’océan et l’atmosphère, et donc, in fine, sur le climat de notre planète.

Les pôles, dernières « Terrae incognita » de la planète, ont depuis longtemps fasciné les hommes. Mais alors que l’épopée de la découverte du pôle Sud en 1911, la rivalité entre Amundsen et Scott et son issue fatale pour l’explorateur anglais font partie de l’imaginaire collectif, l’exploration du pôle Nord est bizarrement moins connue. Inspiré par l'expérience du navire La Jeanette écrasé par la banquise au nord de la Sibérie en 1881, et dont des débris seront retrouvés trois ans plus tard à l'extrémité Sud-Ouest du Groenland, l’explorateur norvégien Fridtjof Nansen conçoit vers la fin du XIXe siècle un projet visionnaire de dérive transpolaire devant lui permettre, en partant des îles de la Nouvelle Sibérie, de dériver vers le Nord-ouest pour s’approcher du pôle. Son navire, le Fram, qui donnera plus tard son nom au détroit séparant le Groenland de l’Europe du Nord et du Svalbard, se fait prendre par les glaces en septembre 1893, puis commence sa dérive. Malgré une progression tortueuse et intermittente, après deux hivernages, Le Fram s’est approché du pôle et se trouve à 84°4’ de latitude nord. Nansen et un compagnon quittent alors le navire en mars 1895 pour tenter de rejoindre le pôle à pied et en traîneaux à chiens. Mais leur progression est ralentie par les crêtes de compression à franchir ou les chenaux libres de glace à contourner. Début avril, le résultat est décevant : les explorateurs sont emportés vers le sud par la banquise dérivante plus vite qu’ils ne peuvent avancer. Nansen abandonne alors son projet et fait marche arrière. Lui, son équipage et son navire arriveront sains et saufs en Norvège après 3 ans d’expédition.
Cette épopée de la fin du XIXe siècle nous apprend déjà beaucoup sur la nature et le comportement de la banquise, cette mince couche de glace, parsemée de fractures, en évolution et mouvement complexe sous l’effet des vents et des courants marins. Les vitesses de dérive de la banquise sont très variables : l’explorateur restant sur son navire enchâssé dans les glaces pourra faire du « sur place » pendant plusieurs jours, avant de se déplacer subitement à des vitesses pouvant atteindre parfois la dizaine de km par jour. Cette intermittence est une des caractéristiques fondamentales de la dynamique de la banquise. Ces mouvements incessants sont à l’origine d’efforts mécaniques importants pouvant broyer un navire pris dans les glaces.

Figure 1 : Le Fram pris par les glaces à la fin du XIXe siècle

Au delà de la fascination bien naturelle que cet océan gelé peut exercer sur chacun de nous, la banquise fait l’objet d’une attention soutenue depuis quelques décennies de la part des scientifiques du fait de son rôle capital dans le climat de la Terre. En effet, la banquise est un isolant très efficace : les échanges d’énergie entre l’océan et l’atmosphère chutent très rapidement dès que l’épaisseur de glace dépasse quelques dizaines de cm. Ceci contrôle d’ailleurs la vitesse de croissance de la banquise : plus la glace est épaisse et moins elle se forme rapidement, la couche de glace bloquant rapidement les flux thermiques entre une atmosphère froide et l’eau de mer à l’équilibre thermodynamique avec la glace, soit autour de –1.8°C. C’est pourquoi une banquise se formant au cours d’un hiver, appelée banquise annuelle, ne dépassera guère 1 mètre d’épaisseur au maximum. Dans des régions limitées le long des côtes de l’Antarctique, ainsi que dans une large part de l’Océan Arctique, la banquise ne disparaît pas en été. On parle alors de glace pluriannuelle, ou pérenne, qui peut atteindre 3 à 4 m d’épaisseur. Le rôle d’isolant de la banquise est essentiel et rend capital la compréhension des mécanismes de formation et d’ouverture de fractures et de chenaux (Figures 2 et 3).

Figure 2 : De nouvelles fractures apparues au sein de la banquise. Ces fractures assombrissent localement l’océan Arctique et favorisent les échanges entre l’océan et l’atmosphère. Cliché aérien. (Florent Dominé, LGGE-CNRS)

A titre d’exemple, pour une banquise comportant 0.5% de surface d’eau libre ou de glace très fine et transparente, comme par exemple au niveau de fractures récemment formées, la moitié des échanges d’énergie entre l’océan et l’atmosphère s’effectueront au niveau de ces 0.5% de la surface.

Figure 3 : Banquise arctique au voisinage du pôle nord. L’image, faisant plus de 600 km de côté, révèle un réseau de gigantesques fractures. Les formes irrégulières en bas à droite sont des nuages. (NASA)


La présence de banquise modifie donc de manière drastique la « couleur » de l’océan en le rendant beaucoup plus blanc. De ce fait, une part bien plus grande de l’énergie solaire incidente est réfléchie, et ne sera donc pas absorbée par l’océan : on dit que l’albédo, ou le pouvoir réfléchissant, augmente. Dans un contexte de réchauffement climatique, particulièrement intense dans l’Arctique, des boucles de rétroaction positives, favorisant la fonte de la glace, peuvent se mettre en place (Figure 4).

Figure 4 : Boucle simplifiée de rétroaction impliquant l’albédo de la surface de l’océan et le processus de fracturation de la banquise. (Jérôme Weiss, LGGE-CNRS)

Ainsi, une diminution de l’épaisseur comme de la concentration de glace de mer rend l’océan plus « sombre ». Cette diminution de l’albédo entraînera en été une augmentation de l’absorption d’énergie solaire par l’océan. Ce phénomène, pour la banquise, favorise la fonte estivale, retarde le regel en début d’hiver, entraîne une diminution de son épaisseur et donc de sa résistance mécanique, augmentant ainsi la fracturation et la dynamique, et par voie de conséquence la fraction d’eau libre de la surface couverte par la banquise. Ces processus imbriqués très complexes rendent la banquise très sensible aux changements climatiques, et inversement. On estime ainsi que cette boucle de rétroaction faisant intervenir l’albédo pourrait expliquer en grande partie le fait que le réchauffement climatique soit si intense dans l’Arctique, en liaison avec une accélération probable de la disparition de la banquise dans l’hémisphère nord au cours du XXIe siècle et un possible « emballement » des phénomènes (voir aussi l’article de M.N. Houssais à ce propos).
Du fait de son importance dans le climat de la Terre, les modèles climatiques développés depuis quelques décennies pour estimer les avenirs possibles ont, dès le départ, intégré une composante « banquise ». Ces modèles sont construits autour d’une superposition verticale de couches aux propriétés physiques bien distinctes et censées représenter de manière la plus fidèle possible les enveloppes superficielles de notre planète: océan, banquise, atmosphère... Les modèles actuels décomposent bien entendu l’océan comme l’atmosphère en plusieurs couches aux propriétés distinctes. Ces couches sont en interaction dynamique entres-elles : la dynamique de la banquise sera dictée de façon significative par la circulation atmosphérique alors que l’océan jouera plutôt le rôle d’amortisseur aux mouvements de la glace de mer. Les échanges d’énergie entre l’atmosphère et l’océan dépendront de la concentration et l’épaisseur de la banquise, etc. La difficulté essentielle est bien sur de modéliser de la façon la plus réaliste possible tous ces mécanismes d’interaction. Les premiers modèles conceptuels du climat étaient unidimensionnels, considérant uniquement les interactions verticales entre couches le long d’une colonne supposée représentative de la Terre dans son ensemble. Les modélisations climatiques modernes comme celles utilisées dans le cadre du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) pour simuler le futur du climat de la Terre sont tridimensionnelles et découpent la totalité des enveloppes superficielles de la Terre en « boîtes » d’épaisseur variable (celle des couches citées plus haut) et d’extension horizontale autour de la centaine de kilomètres, mais avec une augmentation probable de la résolution spatiale vers la dizaine de kilomètres dans les prochaines années en fonction de l’amélioration des capacités de calcul (Figure 5). Dans ce cas, les interactions entre boîtes sont à la fois verticales et horizontales.

Figure 5. découpage en boîtes tridimensionnelles des couches fluides (atmosphère, océan, ..) de la surface terrestre dans un modéle climatique.


Dans les modèles climatiques les plus primitifs, la banquise était considérée comme une couche uniforme d’épaisseur constante dont l’extension spatiale et l’épaisseur n’évoluait qu’en fonction de processus thermodynamiques, essentiellement fonte et regel dépendant des fluctuations de température de l’air ou des couches supérieures de l’océan. De par leur construction, ces modèles sont donc incapables de reproduire les boucles de rétroaction positives évoquées plus haut (Figure 4) qui mettent en jeu une évolution des propriétés mécaniques de la banquise. De ce fait, dès les années 80, les chercheurs ont commencé à proposer des modèles où processus thermodynamiques d’une part, mécaniques et dynamiques d’autre part, sont couplés. A titre d’exemple, la résistance mécanique de la glace dépendra de l’épaisseur de la glace de mer ainsi que de la fraction d’eau libre en son sein, deux paramètres évoluant également en fonction des conditions de température de l’atmosphère. Cette composante « glace de mer » des modèles climatiques a conceptuellement relativement peu évolué depuis ces trente dernières années, au moins pour la partie mécanique : la banquise est considérée comme une couche continue au comportement visqueux pouvant également s’écouler localement de manière plastique lorsque les efforts internes (les « contraintes ») dépassent un certain seuil de résistance. Ce cadre conceptuel a l’avantage de permettre un couplage « aisé » entre la banquise et les autres couches fluides comme l’océan ou l’atmosphère, mais pourra paraître bien étrange à l’explorateur polaire skiant sur une plaque rigide et devant contourner fractures et crêtes de compression entravant sa progression. En fait, les concepteurs de ces modèles de glace de mer étaient en partie conscients de ce paradoxe et de l’importance des fractures dans la dynamique de la banquise, mais postulaient qu’aux grandes échelles de temps (au-delà de quelques jours) et d’espace (au-delà de 10 km), la banquise se comporte effectivement comme un fluide visqueux. Des analyses récentes de données expérimentales remettent en cause de manière radicale cette hypothèse.
Même si les régions polaires restent pour une bonne part des Terrae Incognita, des observations satellitaires comme de terrain sont venues enrichir notre connaissance de la banquise, en particulier dans l’Arctique, au cours de cette dernière décennie. Les mouvements et la déformation peuvent être mesurés à partir d’images satellite successives ou de la dérive de bouées enchâssées dans la glace (Figures 6 à 8).

Figure 6 : Analyse des déformations de la banquise à partir d’images satellite radar. La comparaison d’images prises sur la même zone à 3 jours d’intervalle permet de déterminer l’intensité des déformations subies par la banquise sur une grille de 10 x 10 km. Les éléments de grille en rouge se sont peu déformés au cours des 3 jours considérés, la déformation étant localisée au niveau des éléments verts. Ces zones correspondent à des fractures actives, mais on note également des fractures encore visibles mais peu actives. La prise d’images dans le domaine radar permet de s’affranchir de la couverture nuageuse comme de la nuit polaire. (J. Weiss, LGGE-CNRS)

Figure 7 : Chaque année, des bouées dérivantes sont lâchées sur la banquise arctique par le programme international IABP afin de recueillir des données météorologiques. Les trajectoires de ces bouées peuvent également être utilisées pour suivre la déformation de glace. La durée de vie de ces bouées est variable, et peut parfois être raccourcie en fonction de la curiosité des hôtes de l’arctique ! (D.G. Barton, IABP)

Figure 8 : Trajectoires de dérive de 6 bouées en mer de Beaufort en 1997, sur 1 mois. On constate le caractère très tortueux des trajectoires. Le déplacement relatif des bouées (leur « dispersion ») indiquent la façon dont la région considérée s’est déformé par cisaillement (schématisé ici par une modification de la forme de l’ellipse). (P. Rampal, LGGE-CNRS)

Les efforts internes ont quant à eux été mesurés sur le terrain à partir de capteurs spécifiques. Récemment, des analyses croisées de ces données démontrent clairement que la banquise ne peut être considérée comme un fluide visqueux, et ceci quelles que soient les échelles de temps et d’espace envisagées. Sa dynamique est caractérisée par une hétérogénéité spatiale remarquable et une forte intermittence : la déformation s’effectue au cours d’épisodes brefs et intenses, très localisés dans l’espace, même si ces lieux de dynamique intense fluctuent fortement au cours du temps. Ces évènements correspondent en fait à des épisodes de fracturation qui peuvent aller de l’ouverture d’une fracture locale de quelques mètres jusqu’à l’activation de failles gigantesques parcourant une large part du bassin Arctique (Figures 2 et 3), clairement visibles sur les animations satellite (voir p.ex. http://www.socc.ca/seaice/sea_ice_motion.cfm). A cet égard, la déformation de la banquise ressemble beaucoup plus à celle de la croûte terrestre qu’à celle d’une couche visqueuse. Il est d’ailleurs tout à fait possible d’enregistrer les « tremblements de glace » résultant de tels épisodes, à l’image des séismes terrestres. Une telle analyse sismologique est actuellement en cours dans le cadre du programme européen DAMOCLES et devrait nous permettre de mieux comprendre les processus complexes à l’œuvre (Figure 9). Dans cette « tectonique » des plaques de glace, se déroulant à des échelles de temps bien plus rapides que dans la croûte terrestre, les crêtes de compression apparaissent ainsi comme des montagnes en miniatures.

Figure 9 : Installation d’un réseau sismique et d’antennes GPS sur la banquise. Les antennes GPS permettent de suivre les déplacements de la banquise avec une précision centimétrique tandis que les sismographes enregistrent les tremblements de glace associés à la fracturation de la glace. (F. Delbart, IPEV)


Cette dynamique intermittente et hétérogène entretient certaines analogies avec la turbulence des fluides: on pourrait ainsi se demander si elle ne constitue pas simplement l’héritage direct de la turbulence atmosphérique et/ou océanique, les courants océaniques et surtout les vents étant les principales forces motrices agissant sur la banquise. Une analyse plus fine des données démontre qu’il n’en est rien : la déformation de la banquise est accommodée en quasi-totalité par le jeu de multiples fractures à différentes échelles, activées lors de brefs épisodes ouvrant des chenaux libres de glace qui pourront se refermer par regel lorsque l’activité aura migré vers d’autres régions. La composante visqueuse de la déformation est négligeable. A cet égard, les mésaventures des occupants de la base russe North-Pole en 2006, évacués d’urgence après qu’une gigantesque faille ait subitement disloqué la banquise aux alentours du camp, est significative. Toutefois, de tels évènements brutaux ne doivent pas être considérés comme alarmants vis à vis d’un réchauffement de l’Arctique, mais plutôt comme des signatures « naturelles » de la dynamique interne. Néanmoins, une diminution de l’épaisseur moyenne des glaces de mer, déjà significative depuis la fin du XXe siècle (voir l’article de M.N. Houssais), aura pour conséquence de rendre la banquise encore plus fragile, donc plus sensible à la fracturation et entraînant ainsi éventuellement une accélération de la dynamique associée. Le voyage en cours du voilier polaire Tara (http://www.taraexpeditions.org/tara) est peut-être un signe à cet égard : parti en septembre 2006 sensiblement du même point que Le Fram 113 ans plus tôt, Le Tara a déjà dérivé en Avril 2007 plus que le parcours effectué par le navire de Nansen en 18 mois !
Partant du désaccord profond constaté entre les hypothèses mécaniques de base des modèles de banquise et les processus physiques observés, on peut se poser la question de la performance des modèles climatiques en termes de simulation de l’évolution de la banquise. Les modèles actuels simulent de façon satisfaisante l’extension spatiale des glaces de mer et le cycle saisonnier associé, ainsi que les vitesses moyennes de dérive ou les grandes structures caractérisant les mouvements de glace dans l’Arctique comme le gyre de Beaufort, ou encore le courant transpolaire utilisé par Nansen au cours de son épopée et évacuant la glace du bassin arctique vers le sud et le détroit de Fram. Ils sont par contre incapables de reproduire de manière satisfaisante la déformation de la banquise, et particulièrement l’intermittence temporelle et l’hétérogénéité spatiale associées. Le désaccord s’accroît régulièrement vers les petites échelles de temps et d’espace, devenant ainsi de plus en plus pénalisant avec l’amélioration de la résolution de ces modèles. Etant donné les interactions nombreuses et souvent étroites entre banquise et circulation atmosphérique ou océanique, et donc finalement le climat de notre planète, la question de l’importance de ces problèmes vis à vis des prévisions climatiques se pose. Bien entendu, la prévision d’une diminution drastique de l’étendue comme de l’épaisseur des glaces de mer dans l’Arctique au cours du XXIe siècle, au moins en été, ne faire guère de doute au regard de la convergence d’appréciation des différents modèles disponibles à ce sujet (toutefois tous basés sur les mêmes hypothèses mécaniques pour la banquise), ni au fait que ces prédictions apparaissent comme le prolongement d’une tendance très nette observée depuis en trentaine d’années.
Néanmoins, cette imperfection des modèles n’est probablement pas neutre vis à vis de la modification des échanges entre l’océan et l’atmosphère ou de la boucle de rétroaction impliquant l’albédo décrite plus haut (Figure 4). On a vu en effet que l’ouverture de fractures, même sur une fraction très faible de la surface englacée, pouvait modifier de manière fondamentale ces échanges. A titre d’exemple, la plupart des modèles climatiques actuels ne prévoient pas de diminution importante de l’étendue de la banquise hivernale au cours de ce siècle, la disparition de la banquise pluriannuelle étant compensée en hiver par un regel accru, ce qui est assez contradictoire avec une diminution déjà significative enregistrée au cours des dernières décennies. Mais une banquise plus jeune, donc moins épaisse, est certainement plus fragile et donc vraisemblablement caractérisée par une dynamique plus intense favorisant sa dislocation et une éventuelle accélération de son évacuation vers l’Atlantique Nord même au cœur de l’hiver. Tout ceci accroît probablement l’incertitude sur la détermination des échéances relatives à la disparition de la banquise pluriannuelle, que certaines études imaginent très proches, et cela même si le résultat final semble bien inéluctable.
Comme on le voit, bien du travail reste à faire pour les scientifiques auscultant ce fascinant milieu que constitue la banquise, tant au niveau du recueil d’observations de qualité comme de la modélisation de son comportement dans la machine climatique. Mais, de manière assez unique dans le domaine des sciences de la Terre, cet objectif ressemble d’une certaine manière à une course contre la montre du fait de la quasi-disparition programmée de l’objet étudié, même si quelques « belles » années sont probablement encore devant nous. Quoi qu’il en soit, l’aventure imaginée il y a plus d’un siècle par Fridtjof Nansen de rejoindre à pied (ou à skis) le pôle Nord, réussie plus récemment par Jean-Louis Etienne, pourrait un jour ou l’autre devenir mission impossible…



Retour accueil

Jérôme Weiss LGGE-CNRS © 2007- Le Cercle Polaire - Tous droits réservés

 

 

  Istitut Paul Emile Victor année polaire internationale 2007-2008 Cette page a été vue ".$count." fois\");"; ?>