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Mir-1 et Mir-2 : deux sous-marins de poche russes au pôle NordChristian
de Marliave, Le 2 août 2007, un submersible russe plantait un drapeau par 4261 m de fond au pôle Nord géographique. Après l’hypermédiatisation de l’évènement et les nombreuses réactions internationales qui l’ont suivi, un petit rappel historique sur la genèse et le déroulement de l’expédition n’est peut-être pas superflu. L’histoire débute en 1997 à bord du brise-glace atomique Sovietsky Soyuz, alors qu’il fait route vers le pôle Nord avec un groupe de touristes américains. Réunis autour d’une bouteille de vodka, plusieurs officiers russes et les organisateurs de la croisière retracent quelques fameuses épopées de l’exploration arctique quand une voix proclame : « Personne n’a jamais atteint le Pôle Nord ».
Figure
1 : Les sous-mariniers, de gauche à droite, F. Paulsen,
V. Gruzdev, A. Sagalevitch, M. McDowell, G. Cherniaev, A. Tchilingarov
(éd. Paulsen) Comment ça ? Plus d’un millier de personnes, explorateurs, scientifiques ou touristes ont déjà foulé la banquise du pôle. «Toutefois, poursuit l’iconoclaste, le pôle étant le point où l’axe de rotation de la Terre traverse la croûte terrestre, personne n’a jamais atteint le vrai pôle Nord, qui se trouve 4000 mètres sous la banquise». Parmi les fêtards se trouvaient deux sous-mariniers américains, Don Walsh et Fred McLaren, ainsi que l’organisateur de la croisière Mike McDowell, qui se mirent immédiatement à cogiter sur la faisabilité d’une telle expédition. Le défi était de taille, peu d’endroit étant aussi difficile d’accès (4000 mètres de plongée dans des eaux proches du point de congélation et, qui plus est, recouverte d’une banquise mouvante de plusieurs mètres d’épaisseur). Dès fin 1997, McDowell
fonde la société DOE (Deep-Ocean Expeditions) qui
offre au secteur privé la possibilité d’utiliser
des submersibles de grands fonds. A cette occasion il établit
un contrat avec l’institut moscovite d’océanologie
Shirshov pour la location de ses deux submersibles Mir et de leur
bateau-mère l’Akademik Keldysh. Il rencontre notamment
leur concepteur et pilote en chef, le Dr Anatoly Sagalevitch,
qui devient un ami et sera un allié essentiel dans le montage
de l’opération pôle Nord. Entre temps, McDowell
utilisent les deux Mir pour réaliser des opérations
touristiques et de tournage sur des destinations aussi variées
que les épaves du Titanic, du Bismarck ou les spectaculaires
cheminées hydrothermales de l’Atlantique et du Pacifique.
Préparatifs Dès 2000, il est clair que les deux Mir russes, baptisés Mir-1 et Mir-2 (figure 2), sont les seuls submersibles capables de plonger au pôle Nord. Un brise-glace est également nécessaire pour atteindre le pôle, mais il s’avère qu’aucun brise-glace russe ne possède une grue suffisamment puissante pour mettre à l’eau les Mir et qu’il est impossible d’en installer une pour l’occasion sans effectuer d’importantes modifications de structures, trop onéreuses. Figure 2 : Le Mir, spécialement
modifié pour la plongée au pôle Nord (éd.
Paulsen)
Figure 5 : Dans la cale du Fedorov,
les techniciens fixent sur le Mir une bouteille Niskin, qui permet
de récolter des échantillons d'eau à la profondeur
voulue (éd. Paulsen)
L’été 2001, la majorité des problèmes techniques sont résolus ou en passe de l’être et déjà plusieurs clients ont réservé leur place pour participer aux diverses plongées. A cette époque, il était prévu de rester quatre à cinq jours au pôle pour satisfaire toutes les demandes. Malheureusement, les évènements du 11 septembre obligent à annuler l’opération, et la difficulté du montage financier semble repousser l’aventure aux calendes grecques. En 2005, Frederik Paulsen (Figure 6 gauche), un industriel Germano-Suédois, passionné des régions polaires, redynamise le projet en acceptant d’en financer une partie importante, en échange d’une place à bord d’un des deux submersibles.
La recherche d’un grand nombre de passagers payants n’étant plus une priorité, McDowell réactive les négociations logistiques en vue d’une plongée programmée pour juillet 2006, mais aucun brise-glace n’étant libre, l’expédition est repoussée d’une année. Début 2007, Artur Tchilingarov (Figure 6 droite), explorateur polaire, politicien et représentant russe de l’Année Polaire Internationale, décide de prendre en charge l’organisation logistique. Son entregent permet d’aplanir tout problème administratif et de trouver le financement complémentaire.
Figure 8 : à
droite, le pilote et concepteur des Mir, A. Sagalevitch pénètre
dans l’habitacle du Mir 1; à gauche, F. Paulsen saluent
les équipes de pont avant de s’embarquer pour 9 heures
de plongée (éd. Paulsen)
Le Fedorov s’est positionné à côté d’un trou dans la banquise et à 5h30 GMT sa grue dépose le Mir-1, piloté par Sagalevitch, avec comme passagers Artur Tchilingarov et Vladimir Gruzdev, un autre parlementaire russe, propriétaire d’une vaste chaîne d’hypermarchés et également sponsor de l’expédition. Aussitôt décroché, le submersible plonge et disparait à la vue des nombreux photographes restés sur le pont (Figure 9). Un quart d’heure plus tard, il est suivi par son jumeau, le Mir-2, piloté par Genya Cherniaev, avec comme passagers Frederik Paulsen et Mike McDowell. Au moment où le Mir-2 entame sa descente, un gros bloc de glace, éjecté par le propulseur d’étrave du Fedorov, vient le frapper, heureusement sans dégât.
Figure 9 : au
cours de la mise à l’eau, embarcations et pneumatiques
veillent à ce qu’aucun glaçon dérivant
ne vienne heurter la coque des submersibles (éd. Paulsen)
Les submersibles entamant leur
descente, l’activité en surface se concentre alors
dans un des laboratoires arrière du Fedorov où a
été installé le poste de control. Des écrans
renseignent sur les paramètres de la plongée et
la voix est l’unique lien des sous-mariniers avec l’extérieur.
Figure 10 : à
gauche, les températures ne sont positives qu’une
vingtaine de jours par an au pôle Nord, gel, dégel
et pression des glaces sculptent ces paysages étonnants
; à droite, un des rares icebergs que l’on peut rencontrer
sur la banquise arctique, provenant sans doute d’un des
nombreux glaciers de l’archipel François-Joseph.
(éd. Paulsen)
A bord des Mir la plongée
se déroule sans incident. A 30 m/s, la descente doit durer
trois heures. Les trois hublots sont orientés dans trois
directions différentes et chaque passager peut observer
les myriades de plancton qui défilent sous les feux du
projecteur de bord. Entre 1000 et 3000 m la densité de
plancton est constante. Vers 3500 m le sonar détecte le
fond qui se présente comme une vaste plaine abyssale. Le
Mir-1 l’atteint par -4261 m. L’équipage collecte
des échantillons d’eau et de sédiment, sédiment
si fin que la moindre impulsion des moteurs forme un nuage gris
enveloppant le submersible. Puis il se rapproche du pôle
pour y déposer un drapeau russe (en titane et peinture
inoxydable) afin de commémorer la plongée. Deux heures après avoir
atteint le fond, la décision est prise d’entamer
la remontée. Il eut été tentant de continuer
à explorer cet étrange univers pendant plusieurs
heures mais, en cas de problème, cela aurait limité
le temps imparti pour le résoudre.
Figure 11 : La
météo clémente et notamment le vent quasi
nul ont permis au trou de surface de rester ouvert pendant toute
la plongée, facilitant grandement la phase finale de la
remontée (éd. Paulsen)
Figure 12 : la plaine abyssale est complètement plate au pôle Nord, aussi la différence de profondeur enregistrée par les deux submersibles est sans doute due à un mauvais calage des appareils de mesure (éd. Paulsen) Effets d’annonce et géopolitique On voit que cette expédition, largement financée par des fonds privés, en grande partie étrangers, n’est pas à proprement parler une expédition gouvernementale ayant pour but d’affirmer la souveraineté de la Russie sur le pôle Nord. Certes, Tchilingarov a déposé le drapeau russe au fond (Figure 13), mais davantage dans le but de commémorer une victoire technologique russe, au même titre qu’Herzog brandissant le drapeau français au sommet de l’Annapurna.
Figure 13 : le
2 août 2007, le drapeau est planté à 4261
m de fond au pôle Nord géographique (éd. Paulsen)
Figure 14 : la
carte GEBCO des fonds sous-marins de l’Arctique. La chaîne
de Lomonosov, découverte par les soviétiques en
1948 traverse l’Arctique du Groenland à l’archipel
de Nouvelle-Sibérie (IBCAO - http://www.ngdc.noaa.gov/mgg/bathymetry/arctic/provisionalmap.html)
La partie IX de la Convention
des Nations-Unies sur le droit de la mer (UNCLOS) comporte deux
articles portant sur les mers fermées et semi-fermées.
Le premier article, le 122, définit une mer semi-fermée
comme une mer entourée de plusieurs Etats et reliée
à l’océan par un passage étroit. Il
suffit de jeter un coup d’œil à la région
du pôle Nord pour constater que l’océan Arctique
(Figure 14) correspond aux deux éléments de cette
définition. Tout d’abord, il est entouré par
les régions terrestres de cinq Etats : Etats-Unis (Alaska),
Canada, Danemark (Groenland), Norvège (Spitzberg) et Fédération
de Russie, dont les zones économiques exclusives (ZEE,
200 milles des côtes) combinées forment un anneau
ininterrompu couvrant la périphérie de l’océan.
En second lieu, il est relié aux autres océans par
deux étroits détroits : le détroit de Béring,
qui mène à l’océan Pacifique et le
détroit de Fram, à l’océan Atlantique.
Figure 15 : en rouge, la ligne des 200 milles marins délimitant la Zone d’intérêt économique des pays riverains ; en rose, la zone de l’Océan Arctique revendiquée par la Fédération de Russie; la petite zone rose en mer de Barents fait toujours partie d’un litige non résolu entre la Norvège et la Russie (IBCAO) En 2002, la CLCS a demandé à la Russie de revoir sa copie en y apportant des justifications complémentaires. Il est peu probable que la récente plongée des Mir au pôle Nord apporte de nouveaux éléments scientifiques pour renforcer leurs revendications. Ce n’est pas quelques décigrammes de sédiments de surface qui changeront quelque chose à la connaissance de la géophysique du bassin profond. En comparaison, rappelons qu’en août 2004, le carottier Vidar Viking, aidé par deux puissants brise-glace, a effectué des carottages sur la chaîne de Lomonosov permettant de récupérer des sédiments sur 400 m d’épaisseur. Figure 16 : La carte bathymétrique IBCAO, la plus précise actuellement disponible. Cette carte n’intègre pas les nombreuses données classifiées que possèdent les russes sur les fonds de l’Arctique (IBCAO)
Pour en savoir plus The Battle for the Next Energy Frontier: The Russian Expedition and the Futur of Arctic Hydrocarbons par Shamil Midkhatovitch et Timothy Fenton Krysiek, août 2007, Oxford Energy Comment. Délimitation du plateau continental juridique dans l’Océan Arctique : une confluence de droit, de science et de politique, par Ron Macnab, Méridien, Automne 2003.
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